30.04.2008
L’affaire Aristote, chronique d’un scandale annoncé
Ce qui lui est reproché ? De présenter comme inconnu ce qui était déjà bien connu : à savoir le rôle joué par Jacques de Venise et les moines de l’abbaye du Mont-Saint-Michel dans la traduction des textes grecs en latin. De monter en épingle une prétendue vulgate (L’Europe doit ses savoirs à l’Islam) pour mieux la réfuter alors que nul historien sérieux ne prétend rien de tel. D’être aussi systématiquement bienveillant avec ses sources latines qu’il est méfiant avec ses sources arabes. De faire du miracle grec le soleil de la raison et l’absolu critère de la hiérarchie des civilisations. De surévaluer le rôle du monde byzantin. De prétendre révéler le rôle de Hunayn ibn Ishaq, traducteur du grec au IXème siècle, alors que l’importance de cet Arabe chrétien a maintes fois été étudiée. De se tromper en affirmant que Jean de Salisbury a fait oeuvre de commentateur, ou que les Syriaques ont traduit l’Organon dans son intégralité. D’emprunter son titre à un article de C. Viola paru en 1967. De dévaluer la production savante des arabo-musulmans, en mathématiques et en astronomie notamment, entre le IX et le XIIIème siècle. De mêler fondamentalisme musulman et civilisation de l’Islam. De postuler que par principe la pensée arabo-musulmane était incapable de rationaliser tant elle était bloquée par la Parole révélée du Coran. D’ignorer (ou de le feindre) qu’au Moyen-Age “Aristote” désignait tant le texte du philosophe que celui de son commentateur Averroès (ainsi qu’Avicenne et Algazel) absolument liés. De ne pas voir que les Arabo-musulmans n’ont pas simplement transmis mais réinventé Aristote. De ne pas voir que sans Cordoue, les Lumières à Paris et Berlin n’auraient pu recevoir l’héritage grec et romain comme elles l’ont reçu. D’être aussi péremptoire dans ses conclusions alors qu’il ignore tant le grec que l’arabe. D’ignorer tant dans sa bibliographie que dans ses remerciements d’éminents spécialistes de la philosophie médiévale qui contredisent ses thèses. D’en inclure d’autres en revanche bien en cour sur les sites islamophobes. De confondre à dessein ”musulman” et “islamique”, autrement dit religion et civilisation. De dévoyer sa fonction d’historien et d’être au fond un idéologue gouverné par la peur et l’esprit de repli.
Voilà condensés les reproches et accusations, vivement énoncés, que l’on trouve sous la plume de ses collègues Gabriel Martinez-Gros et Julien Loiseau, du philosophe Alain de Libera, de l’historienne Hélène Bellosta et de dizaines de chercheurs français (la France compte plus de 600 médiévistes en activité !) et étrangers (c’est assez exceptionnel pour être remarqué, l’affaire Toaff n’ayant pas été aussi immédiatement internationale) qui ont signé une “pétition” à sa suite. Certaines de ces réactions ont été partiellement publiées, d’autres me sont parvenues directement dans leur intégralité, de même que d’autres encore qui devraient paraître dans les jours prochains du côté de Libération notamment. Des enseignants de l’Ecole Normale supérieure doivent signer un texte collectif. Un hourvari qui n’aurait pas lieu d’être si ce livre ne jouissait pas de deux instances de validation enviables pour un travail aussi contestable : l’Ecole Normale supérieure de Lyon et la non moins prestigieuse collection “L’Univers historique” au Seuil. Il n’y a pas d’autre “clé” à chercher (comme le croit la responsable éditoriale du livre) dans l’unanime virulence des réactions à cette publication. Ni jalousie, ni complot. Ni même corporatisme puisque l’intéressé appartient à la corporation, même s’il a mené cette recherche en dehors d’elle (séminaires, colloques etc) à l’égal d’un franc-tireur.
Dans un long texte particulièrement mordant, Alain de Libera, spécialiste de philosophie médiévale et directeur de collection au Seuil, écrit notamment :”Vue dans la perspective de la translatio studiorum,l’hypothèse du Mont-Saint-Michel, “chaînon manquant dans l’histoire du passage de la philosophie aristotélicienne du monde grec au monde latin” hâtivement célébrée par l’islamophobie ordinaire, a autant d’importance que la réévaluation du rôle de l’authentique Mère Poulard dans l’histoire de l’omelette”. D’autres universitaires, collègues de Sylvain Gouguenheim, préfèrent relever dans le dernier chapitre de son livre ce qui y flatte un tendance bien actuelle : une certaine jubilation dans sa manière de conclure sur l’impossibilité ontologique de tout échange culturel entre les civilisations. On n’est même pas dans leur affrontement, comme chez Samuel Huntington. Car si celui-ci offre un choix politique entre deux camps, Gouguenheim n’en offre aucun : nous sommes européens, donc chrétiens, donc grecs. Partant, notre histoire est donc inconciliable avec quatorze siècles d’Islam qui n’ont mené à rien. CQFD.
Les reproches dont on l’accable, l’intéressé s’en défend naturellement. Il se dit “bouleversé” par la violence de la campagne dont il est l’objet, dénonçant le procès d’intention à son endroit et excipant de sa naïveté lorsque sont mis à jour les relais idéologiques dont son travail a bénéficié. Car la polémique a atteint une telle ampleur que certains de ses détracteurs ont fouillé la Toile pour y trouver les preuves de collusion qu’ils soupçonnaient. Non seulement le site Occidentalis a publié les “bonnes feuilles” de ce livre neuf mois avant sa parution, alors qu’il était encore à l’état de manuscrit, mais Sylvain Gouguenheim a semble-t-il posté des commentaires, nettement plus vifs et directs que dans son livre, pour défendre la même thèse (le rôle de l’Islam dans la transmission du savoir gréco-latin à l’Occident est un mythe) sur le blog d’Occidentalis, site d’”islamovigilance”, et sur Amazon.fr, commentaires signés “Sylvain G.”… Encore reste-t-il à établir s’il s’agit bien de lui et non d’un provocateur ayant parfaitement épousé sa rhétorique. La critique triomphaliste du Figaro littéraire ne fut certainement pas pour lui déplaire même si elle peut être embarrassante tant elle dévoile clairement le véritable enjeu de son ouvrage :“Félicitons M.Gouguenheim de n’avoir pas craint de rappeler qu’il y eut bien un creuset chrétien médiéval, fruit des héritages d’Athènes et de Jérusalem. Alors que l’islam ne devait guère proposer son savoir aux Occidentaux, c’est bien cette rencontre, à laquelle on doit ajouter le legs romain, qui “a créé, nous dit Benoît XVI, l’Europe et reste le fondement de ce que, à juste titre, on appelle l’Europe”.
S’il y a un homme dont on aimerait connaître la réaction à toutes les facettes de cette affaire, c’est bien Michel Chodkiewicz, traducteur des écrits spirituels de l’Emir Abd-el-Kader, commentateur inspiré de Ibn ‘Arabi et ancien président des éditions du Seuil. Lui n’aurait certainement jamais publié Aristote au Mont-Saint-Michel, non plus que l’historien Michel Winock qui dirigeait alors “L’univers historique” fondé avec Jacques Julliard. Le comble, c’est que rien n’atteste que Jacques de Venise ait jamais mis les pieds dans cette abbaye ! Il eut peut-être fallu commencer par là.
P.S. Hommage soit rendu à Losfeld et Pseudofurgole, deux commentateurs de la “République des livres” qui, très tôt, m’ont enjoint de lire ce livre, mais peut-être pas pour parvenir à de telles conclusions…
Pierre Assouline - La République des Livres
Dois-je préciser le pedigree de Gouguenheim plus avant ?
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